Le plus difficile
des choix.
par Delia
Steinberg Guzman
On rencontre souvent des gens pour
qui devoir choisir entre telle ou telle option n'est pas vécu seulement
comme une difficulté mais relève quasiment du supplice.
La vie nous offre si peu d'occasions de choisir en toute liberté, même
dans les circonstances les plus simples et les plus quotidiennes, que
cette faculté spécifiquement humaine et si peu utilisée par tant d'êtres
humains s'amenuise de jour en jour.
Bien qu'apparemment les sociétés civilisées se soient appliquées à fournir
des schémas comportementaux censés répondre à toutes les circonstances, la
richesse de l'existence nous réserve tant de nuances et de surprises que
l'on est amené à faire des pauses, à réfléchir, et à faire des choix.
On hésite entre tel ou tel aliment selon la marque ou la qualité, on
hésite pour choisir la couleur d'un vêtement, pour la somme d'argent que
nous sommes prêts à dépenser pour quelque chose qui nous attire... Il faut
se déterminer pour telles ou telles études. Il faut décider de la façon
d'occuper son temps. Il n'est pas facile de choisir le partenaire idéal,
aussi amoureux soit-on. Et puis, où vivre ? Dans quelle domaine
travailler, si tant est qu'on trouve du travail ? Où passer les prochaines
vacances, si on en a ? La liste serait sans fin si chacun y ajoutait ses
propres interrogations.
Pourquoi est-il si difficile de choisir ?
Les raisons en sont multiples. Certaines sont personnelles, d'autres,
bien qu'extérieures, ont aussi une incidence sur le flottement psychique
et mental de celui qui doit choisir.
L'aptitude à choisir
Elle est le résultat de l'expérience, du savoir-penser et du
savoir-faire. Ce n'est pas une question purement intellectuelle. Le
raisonnement peut nous amener à trouver des douzaines d'arguments pour ou
contre les éléments en cause, mais ce n'est pas la raison qui décide. Il y
a quelque chose au-delà, quelque chose de plus fort et de plus determiné
qui nous pousse à l'action : la volonté. Et si celle-ci n'est pas
entretenue, elle ressemble à un muscle atrophié ; il ne sert à rien
puisqu'il ne s'active pas.
Le manque d'expériences de vie, solides, bien assumées et bien assimilées,
fait qu'il est très difficile de pouvoir choisir. Il reste toujours une
trace d'incertitude, de doute, un sentiment de n'avoir pas trouvé ce qui
nous correspondait vraiment.
Les
choix qui ne nous appartiennent pas
Un grand nombre d'attitudes dans la vie sont déjà prédéterminées. Les
valeurs sociales dominantes s'en chargent, les normes morales - si on les
prend en compte - les modes, les convenances, le prestige, l'acceptation
de la part des autres, ou, au contraire, la crainte du rejet par les
groupes constitués.
Ainsi donc, au lieu de choisir, il faut apprendre ce que font et disent
les autres, en essayant de s'adapter au style adopté par la majorité.
Aller à contre-courant est dangereux. Parfois, cela ne relève que d'un
élan de rébellion insensé ; parfois, c'est un cri de liberté qu'étouffe la
solitude de l'incompréhension. On finit par se détacher de la masse et par
se faire remarquer, mais pas en tant que valeur sûre ou comme génie, mais
plutôt comme un loustic étrange et indésirable, comme un élément de
discorde.
Presque tous les jeunes passent par cette étape de rébellion au cours de
laquelle il leur en coûte d'accepter une telle normalisation préfabriquée,
tant ils débordent d'élan vital ; ils éprouvent un besoin impérieux
d'essayer leurs propres forces.
Ils n'ont pourtant pas les aptitudes suffisantes pour faire à coup sûr le
bon choix, car l'expérience leur manque et, malgré la vigueur de leur
élan, ils n'ont pas la capacité d'appréhender tous les tenants et les
aboutissants. Ils auront beau planifier, comme aux échecs, un, deux, trois
ou cinq coups, l'analyse qu'ils feront des conséquences de leurs décisions
n'ira pas loin.
La
publicité
C'est une autre forme de pression, plus ou moins forte selon les cas,
mais toujours pesante. Elle ne provient pas forcément des moyens habituels
de publication, ceux qui sont bourrés de suggestions ou d'exigences qui
nous poussent et nous tirent à hue et à dia. Il existe un autre type de
publicité, ou plutôt une autre sorte de propagande, plus subtile, qui
essaime sous forme d'opinions ; tout comme à la Bourse des valeurs, leur
cote fluctue entre hausses et baisses du marché.
A notre insu, nous appliquons aux choses les qualificatifs bon, mauvais,
pratique, élégant, détestable, intéressant, terrible ou désirable, suivant
ce qu'on a dicté à notre conscience endormie, les idées pénétrant de façon
subliminale sans aucune intervention de notre part.
Qu'est-ce que choisir ?
C'est une fonction de l'intelligence et non de la raison.
Tentons d'expliciter cela. La raison est un instrument à la disposition de
l'esprit, que celui-ci utilise comme on lui a appris à le faire
(c'est-à-dire peu et mal). De telle sorte que le fruit de nos
raisonnements ne correspond pas toujours à ce que nous sommes mais plutôt
à l'ensemble des injonctions et des convenances que nous avons citées plus
haut.
L'intelligence est discernement ; c'est bien identifier toutes les options
possibles et pouvoir choisir la plus acceptable en fonction de sa propre
expérience et de son propre jugement. C'est avoir une conscience claire de
la décision qui impliquera la responsabilité personnelle face au succès ou
à l'échec. Voilà la raison d'être de l'intelligence.
Il apparaît, comme il est dit au début de ce texte, qu'on ne nous laisse
guère l'opportunité de développer ou d'utiliser un quelconque discernement
qui nous permettrait de choisir en connaissance de cause et de tirer un
enseignement de chacun de nos choix.
Pour commencer, il nous faudrait savoir appréhender toute la palette
d'options "pluridirectionnelles" que nous offre la vie. Or, vu le système
éducatif général, c'est pratiquement impossible. On ne connaît que
quelques options : celles qui ont été préalablement acceptées ou rejetées
d'emblée par ceux-là mêmes qui ont le pouvoir d'en décider ainsi. Aussi ne
peut-on vraiment choisir ; en fait, on ne peut que dire oui ou non à telle
ou telle option ; le oui n'étant qu'une action en demi-teinte, et le non
une simple abstention.
Il nous faut en outre éveiller le sentiment de notre propre responsabilité
; pouvoir affirmer : c'est moi qui me décide pour l'orange ou la pomme,
moi qui décide d'étudier la chimie ou la littérature, moi qui prends la
vie en mains ou me laisse mener. C'est moi qui assume les résultats de
cette décision ; à l'occasion de chaque réussite ou de chaque échec,
l'expérience est toujours, au fond, positive car elle me permet
d'accroître mes chances de succès à venir et de réduire les erreurs. Il ne
sert à rien de faire porter la faute aux autres, aux circonstances, au
destin ou à Dieu en personne, si nous n'osons pas utiliser notre volonté
et rectifier nos erreurs avec la plus grande fermeté.
La plupart du temps, les erreurs peuvent être corrigées ; mais une
infirmité au niveau du mental et de la volonté est généralement
irréversible.
Que
faire quand il n'y a rien à choisir ?
C'est le cas le plus épineux, et celui auquel, malheureusement, nous
sommes le plus souvent confrontés par les temps qui courent.
Aux niveaux individuel et collectif, dans son petit chez soi, dans chaque
pays particulier, on se voit limité par une double incapacité à choisir ;
d'abord par manque de discernement et ensuite par manque d'options
valables.
Il ne s'agit pas aujourd'hui de se décider entre le meilleur ou le pire,
ni même entre le mauvais ou le moins mauvais, mais de choisir ce qu'il y a
en fait, même si cela ne s'accorde pas à nos besoins, à nos rêves ou à nos
idées.
Le cas de ceux qui ne parviennent pas à savoir ce qu'ils vont manger ou
porter est particulièrement affligeant, mais bel et bien réel ; ils sont
réduits à n'avoir que ce qui existe, en bien ou en mal et le plus souvent
en petite quantité, la même chose pour tous dans le meilleur des cas, car
parfois il n'y a rien de rien.
Quelles études faire lorsqu'on ne peut accéder qu'aux places qui restent
disponibles dans quelques facultés ? Ou que faire quand chaque école
défend une idéologie prédéterminée ? Ou quand de toute façon on manque
d'argent pour accéder à ces maigres possibilités ?
Quel film voir au cinéma, ou quel programme à la télévision, quand tout
n'y est qu'horreurs et maladie, spectacles vulgaires et insipides,
véritables injures au public ? Il y a des exceptions, bien sûr, mais si
peu... Que lire quand il n'y a pour ainsi dire pas d'ouvrages parmi
lesquels choisir ? Avec qui parler quand l'habitude veut qu'on perde son
temps en commentaires insidieux, en critiques et rejets divers ?
Pour qui voter aux élections quand les uns et les autres se sont évertués
à se jeter mutuellement l'opprobre, faisant éclater au grand jour les plus
incroyables scandales de leurs vies privée et publique ?
En quel Dieu croire quand toutes les religions promettent un ciel qui se
fait attendre, en échange de souffrances auxquelles nous ne pouvons mettre
fin ? Comment avoir foi, et en quel Dieu, si chaque religion se dit
l'unique dépositaire de la vérité et condamne le reste de l'humanité à
vivre dans l'horreur et le péché ? Dans cette lutte de pouvoir, quelle
place reste-t-il au pauvre esprit de l'Homme ?
A quoi bon poursuivre par d'autres exemples, alors que nous sommes tous
les victimes, d'ailleurs pas toujours conscientes, de ce fléau ?
La sécheresse ne fait pas que réduire le cours des rivières ou nous priver
d'eau dans nos maisons. Elle affecte bien d'autres aspects de la vie,
provoquant à terme un désert où l'on se contente du peu qu'on trouve si
l'on ne veut pas mourir de soif.
Alors, que faire ?
Comme toujours, choisir, apprendre à utiliser intelligence et
discernement, mettre chaque chose à sa juste place et choisir en
connaissance de cause.
Reconnaître que nous avons peu d'options, non parce qu'il n'y en a pas
d'autres, mais parce que de toute façon, la contrainte a réduit nos
chances de les découvrir. Qui exerce cette contrainte ? C'est une question
que nous ne traiterons pas maintenant. Ce qui importe pour l'instant,
c'est de savoir que nous avons peu d'issues et que le labyrinthe tend à
nous enfermer. Le savoir est déjà un bon début pour réfléchir aux moyens
d'en sortir, pour trouver des échappatoires, des solutions.
Que le manque de possibilités ne contribue pas à nous obscurcir la vue
davantage ni ne soit un piège tendu à l'intelligence et à la volonté.
Chaque être humain constitue un potentiel, une vie nouvelle. Et chaque
peuple croît dans la mesure où ses hommes sont sages, constants dans leurs
idées et résolus dans leurs actions.
Le choix le plus difficile, en dépit des apparences, est de se décider à
créer de nouveaux canaux afin de pouvoir recommencer à choisir, à
expérimenter, à vivre.
Autres articles:
Optimisme et philosophie
L'angoisse des jeunes
Le labyrinthe
De ce monde et
d'autres mondes
Revendication
métaphysique de la femme
Idéalisme et philosophie
|